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La représentation du corps de l’empereur en Syrie romaine

 
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Quintus flavius Ursus
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La représentation du corps de l’empereur en Syrie romaine


Réalisme, idéalisation, légitimation1
Hadrien Bru


TEXTE INTÉGRAL

1 Je remercie la Direction générale des Antiquités du Liban, la Direction générale des Antiquités et (...)
2 Voir notamment Veyne P., « L’empereur, ses concitoyens et ses sujets », in Inglebert H. (éd.), Idé (...)
3 Hypothèse notamment défendue par J.-Cl. Schmitt (EHESS) lors d’un séminaire consacré à l’iconograp (...)
4 Dion Cassius, Histoire romaine, 67, 12, 2.
5 Histoire Auguste, Vie de Caracalla, 5, 7 ; sur ce point, cf. aussi Juvénal, I, 131 et C. Theod., X (...)
6 Martial, Épigrammes, 12, 57.
7 Ando C., Imperial Ideology and Provincial Loyalty in the Roman Empire (2000), p. 215. Sur l’ubiqui (...)
1Au-delà de considérations esthétiques et biologiques, traiter du corps de l’empereur peut inciter à adopter de façon concomitante au moins deux approches indissolublement liées. Une approche politique est nécessaire en raison de la fonction exceptionnelle exercée par les souverains romains, laquelle est de nature militaire (la uirtus de l’empereur est censée apporter la Victoire, fondement idéologique majeur du régime instauré par Auguste. Il porte dans cette perspective le titre d’Imperator, qui est également devenu son prénom), de nature institutionnelle (l’empereur est, en théorie, un souverain mandataire de l’État2 ; il détient à cette fin l’imperium proconsulaire, le consulat, la puissance tribunicienne), de nature religieuse enfin (il est pontifex maximus). On a reconnu les attributions classiques du souverain figurant dans les titulatures des inscriptions romaines officielles, latines ou grecques. La seconde approche à adopter, suggérée par le dernier titre évoqué, est bien sûr religieuse, tout d’abord parce que ce souverain-prêtre régulièrement représenté en train de sacrifier, est l’objet d’un culte particulier, le culte impérial ; ensuite parce que la nature même des images est religieuse, notre œil nous offrant une perception du donné, particulièrement dans le cas de représentations élaborées par un artiste au service d’un pouvoir. Pour reprendre une expression qu’utilise volontiers J.-Cl. Schmitt, « toute image est épiphanique3 ». Deux exemples de sévères poursuites judiciaires accréditent le caractère ou le statut sacré des images de l’empereur : une femme fut tuée pour s’être dévêtue près d’une statue de Domitien4, alors que des hommes furent condamnés à mort pour avoir uriné non loin de statues ou de bustes d’empereurs, sous Caracalla5. À propos de la réception des effigies, on a pu se demander si les Romains étaient attentifs aux représentations impériales en raison de leur relative banalité, et il semble que oui : les portraits impériaux monétaires circulaient dans l’espace sans limite théorique, jusque dans les latrines et les lupanars, parfois d’ailleurs contre l’avis de certains souverains. Martial n’est par exemple pas le dernier à brocarder « le changeur qui fait sonner sur sa table malpropre ses pièces de monnaie à l’effigie de Néron6 ». Lorsque les portraits d’un nouvel empereur apparaissaient, ils étaient rapidement remarqués par les passants qui ne manquaient pas, le cas échéant, de comparer les nouveaux profils monétaires à ceux des sculptures disposées dans l’espace public7.

2Notre propos n’est pas de donner ici une synthèse de la statuaire impériale des provinces syriennes, mais plutôt de décrire et d’analyser trois sculptures assez représentatives des vestiges archéologiques qui symbolisèrent le cœur du pouvoir romain, particulièrement aux iie et iiie siècles. Dans l’optique d’une étude concernant ces représentations banales mais sacrées du corps de l’empereur, plusieurs questions simples peuvent se poser : pour quelle raison exacte représenter le corps de l’empereur ? Quelles modalités techniques et symboliques les artistes ont-ils choisi ? quelles spécificités se manifestent dans les provinces syriennes par rapport au reste de l’Empire ?

8 Par exemple chez Fronton, Epistulae, 4, 12, 6. Pour Antioche sur l’Oronte à l’époque de Tibère, vo (...)
9 Les bases de statues d’empereurs sont nombreuses ; pour la seule ville de Gerasa, voir par exemple (...)
10 Voir Agusta-Boularot S., La Fontaine, la ville et le prince : recherches sur les fontaines monumen (...)
11 IGLS, V, 2549 (= AE [1939], 178) ; IGLS, V, 2550 (= AE [1939], 179) ; cf. Schlumberger D., « Borne (...)
3On sait par les sources littéraires8, épigraphiques et archéologiques9 que les représentations du corps de l’empereur étaient omniprésentes dans les paysages urbains, disséminées parmi les exèdres, les baldaquins des tétrapyles, les niches et les attiques des arcs, les places publiques, les théâtres, les thermes, les nymphées10 et les divers sanctuaires mais aussi parfois contre toute attente dans les zones rurales, comme le montrent des bases de statues érigées à Trajan et Antonin le Pieux aux confins des territoires d’Émèse et de Palmyre, en pleine steppe syrienne11. En ce qui concerne l’étude des sculptures impériales (portraits, bustes, statues « héroïques » ou cuirassées), nous nous heurtons souvent dans les provinces syriennes à une certaine dispersion de la documentation puisque la zone considérée, qui s’étendait de la Phénicie à l’Osrhoène et de la Commagène à l’Arabie, est assez vaste. Notons qu’une étude comparative complète nécessite aujourd’hui de travailler dans les musées de Turquie, de Syrie, de Jordanie, du Liban et d’Israël, ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de difficultés pratiques et diplomatiques.

4Alors que les bases de statues, les attestations littéraires et les anciens lieux potentiels d’« accueil » des représentations impériales figurées sont nombreux, le nombre total de statues identifiables est relativement faible : tout au plus une trentaine, alors que des centaines (voire quelques milliers) ont peuplé l’espace des provinces syriennes. Sur ce point, l’invocation de l’influence des deux religions monothéistes privilégiant le culte aniconique d’une divinité n’explique pas tout ; outre les statues martelées, le fonctionnement des fours à chaux et le trafic d’œuvres d’art sur la longue durée doivent bien sûr être pris en compte. Par ailleurs, de nombreux sites n’ont pas encore été fouillés, ou peu, notamment sous des villes modernes qui rivalisent parfois encore de nos jours en revendiquant leur ancienneté « à la mode antique » : Damas et Alep (Beroia), à titre d’exemple. On pourrait également citer Tripoli (Tripolis), Beyrouth (Berytos) ou Lattaquieh (Laodicée-sur-Mer), pour les villes côtières.

12 Sur ces problèmes, voir Skupinska-Løvset I., Portraiture in Roman Syria. A Study in Social and Reg (...)
5Dans une région où les acculturations sont multiples, et si l’on tient compte du fait que certains sculpteurs voyageaient beaucoup, parfois avec certaines œuvres de commande qu’ils terminaient sur place, une autre difficulté consiste assez classiquement à identifier les ateliers de sculpture et à apprécier les influences réciproques qui s’exerçaient par exemple entre les artistes de la côte syro-phénicienne et ceux qui travaillaient dans les cités de l’intérieur, dans le Hauran, en Palestine, ou à Palmyre12. Si l’impact de la statuaire d’importation provenant de Grèce ou d’Asie Mineure est certain, cela ne nuit pas à la permanence comme à l’évolution de formes, de motifs et de techniques liés à des goûts locaux : la statuaire basaltique du Hauran en fournit de bons exemples.

6Cette brève évocation ne doit cependant pas nous faire perdre de vue l’approche politique et religieuse privilégiée ici afin de tenter de mieux cerner la place et la fonction du corps de l’empereur : ce dernier était en effet disposé à la vue de tous selon des perspectives savantes et des dispositifs urbanistiques exceptionnels. Dans ce contexte, les commanditaires étaient surtout les cités, les gouverneurs des provinces, mais aussi les militaires et les particuliers. Il est intéressant d’étudier à ce titre trois œuvres représentatives de celles exposées dans les provinces syriennes aux iie et iiie siècles : une statue cuirassée attribuée à Hadrien (117-138), un portrait de Septime Sévère (193-211), ainsi qu’un portrait de Philippe l’Arabe (244-249).

Une statue cuirassée attribuée à Hadrien (Tyr)
13 Inv. DGA n° 2016 ; Vermeule I, p. 56, n° 187 A ; Chehab M., « Tyr à l’époque romaine. Aspects de l (...)
14 À Olympie (Vermeule I, n° 181, pl. XVI, 46) ; Hiérapytna (Vermeule I, n° 182, pl. XV, 47) ; sur l’ (...)
7Il s’agit d’une œuvre découverte dans la principale rue à colonnades de Tyr (Phénicie) et conservée au Musée national de Beyrouth. Cette statue cuirassée plus grande que nature (fig. 1) et encore haute de 1,73 m se trouve dans un état de conservation relativement satisfaisant. Si elle fut déjà partiellement décrite ou évoquée par le passé13, il apparaît que son ornementation iconographique mérite d’être revue et commentée à la lumière de l’état actuel des recherches portant sur le culte impérial. Notons que l’attribution de la sculpture à Hadrien est autorisée par une comparaison avec plusieurs représentations analogues et contemporaines découvertes dans l’Est du bassin méditerranéen14, notamment avec celle de l’agora d’Athènes (fig. 2). Sculptée dans un marbre blanc veiné de gris, la statue de Tyr suggère un bras gauche levé (pièce rapportée), le bras droit tombant, la jambe gauche en appui : l’empereur vêtu d’une tunique, de la cuirasse et du paludamentum se trouvait dans la posture commune de l’adlocutio ou appuyé sur la hasta summa imperii. Les éléments iconographiques les plus intéressants concernent bien sûr la cuirasse, comme l’exige le type statuaire, sur deux registres.

15 Pour cette figure, voir Hölscher T., Victoria Romana. Archäologische Untersuchungen zur Geschichte (...)
8Sur le registre central et supérieur, un culot d’acanthe, expression courante de la puissance végétale et de la fécondité, supporte la Louve tournée à gauche et allaitant Romulus et Rémus, au niveau de l’estomac de l’empereur ; sur le dos de la Louve est campée la figure centrale, couronnée de la main droite par deux Victoires. La figure en question peut être la déesse Rome, parfois difficile à distinguer d’Athéna-Minerve sur les statues de ce type (fig. 3). Sur la gauche, la Victoire15 marche sur le caulicole de l’acanthe (fig. 4), dont le rinceau remonte sous l’aisselle en formant une volute. La Victoire de droite est figurée volante, juste avant de se poser, selon une convention classique. Ce motif central se lit comme souvent de gauche à droite, puisque la scène montre bien que la Victoire de gauche est déjà posée, sa couronne plus proche de la tête de la figure centrale que l’autre, venant de la droite ; la couronne de droite est censée être amenée par la Victoire encore en vol immédiatement après celle de gauche. La tête de la figure centrale est en effet tournée vers la droite, vers un futur immédiat porteur de succès. La Louve, qui est la clé de voûte totémique, mythique et figurée de l’ensemble central, semble être tournée vers la gauche comme une référence explicite au passé romain. La distorsion créée entre la Louve « antérieure » qui regarde néanmoins vers l’avenir en se tournant vers sa progéniture adoptive, et la figure centrale plus résolument tournée vers le futur, place la figure dépositaire de la victoire non seulement au centre du motif mais aussi au centre du temps cyclique des Anciens, dans une logique de refondation et de régénération perpétuelle et théorique de Rome à la source d’un pouvoir impérial qui se veut éternel.

16 Plus que des « casques d’un type hellénistique » (Chehab M., loc. cit., p. 22, n° 3).
17 La thématique d’ensemble du décor de la cuirasse comme l’origine athénienne probable de cette scul (...)
18 Voir par exemple Élien, La Personnalité des animaux, 2, 11 ; 6, 52 ; 6, 56 ; 6, 61 ; 7, 15 ; 8, 15 (...)
19 Widukind de Corvey, Res gestae saxonicae, 2, 36. On trouve par exemple les expressions « prolixior (...)
9Le registre inférieur de la cuirasse est constitué de ptéryges portant un décor de figures symboliques et apotropaïques disposées symétriquement par rapport à un masque central de Zeus Ammon, placé (plus encore sur la statue athénienne analogue, cf. fig. 5) légèrement au-dessus de la zone pubienne. Sur les ptéryges de gauche et droite ensuite, on distingue peut-être deux lotus non épanouis16, par comparaison avec la statue d’Athènes ; deux aigles aux ailes semi-déployées sont ensuite représentés à droite et à gauche, vus de face : on peut y reconnaître à la fois l’oiseau olympien ou l’aigle plus spécifiquement syrien que l’on retrouve dans cette posture sur les shekels d’argent frappés notamment à Tyr. On trouve ensuite de classiques mufles de lions rugissant (fig. 6), puis une figure où certains ont reconnu une gorgone, alors qu’il s’agirait peut-être davantage de Thésée17 (fig. 5). Il existe sur la hanche droite de la statue une tête d’éléphanteau (fig. 7), alors que la hanche opposée accueille la représentation de l’animal à l’âge adulte dans une sorte de montée en puissance confortant le sens de lecture observé pour les deux Victoires. Peut-être ne faut-il pas surinterpréter ce symbole courant de pietas, de force, de sagesse, d’intelligence, de mémoire et de longévité18 qui peut aussi bien évoquer allusivement l’Asie ou l’Afrique. On note que ces figures totémiques sont placées, à l’instar du masque de Zeus Ammon (aux cornes de bélier), près des zones corporelles où la pilosité est normalement la plus forte, si l’on excepte la chevelure. Les caulicoles du culot d’acanthe des statues cuirassées de Beyrouth et d’Athènes se développent exactement jusque sous les aisselles du prince (fig. 8), comme si l’on avait affaire à une symbiose entre la fécondité végétale et cette zone particulière qui est aussi une des plus chaudes du corps humain. Cela n’est probablement pas sans rapport avec la mode des portraits impériaux barbus relancée par les Antonins, laquelle rappelle une expression fantasmée et banale de la virilité monarchique que l’on trouve par exemple dans le portrait abondamment pileux que Widukind de Corvey19 dresse d’Othon Ier, premier souverain du Saint-Empire romain germanique au xe siècle, comme si cette caractéristique de vigueur physique rappelant par analogie la puissance végétale était symboliquement garante d’énergie, de légitimité et de fertilité.

20 Rey-Coquais J.-P., « Philadelphie de Coele-Syrie », ADAJ, 25 (1981), p. 25-31. Dans ce contexte, l (...)
21 Comme le montrent ses monnaies (BMC Syria, p. 283-284, n° 8-9 et pl. XXXIV, 8).
22 BMC Syria, p. 286, n° 21.
23 BMC Syria, p. 286, n° 22 et pl. XXXIV, 12.
24 BMC Syria, p. 117-118, n° 20-21 et pl. XVI, 8 ; monnaie datée selon l’ère flavienne.
25 Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, 7, 219-243.
26 Sur ce point, voir Sartre M., D’Alexandre à Zénobie. Histoire du Levant antique (ive siècle av. J. (...)
27 I. Didyma, 151 = AE (1929), 98 ; IGR, 4, 374 ; AE (1933), 201 = AE (1934), 176 = I. Pergamon, VIII (...)
28 Si l’on se réfère aux monnayages civiques.
29 Voir notamment Nock A. D., « Notes on Ruler-cult, 4 : Zeus Seleukios », JHS, 48 (1928), p. 38-41 ; (...)
30 Seigne J., « À l’ombre de Zeus et d’Artémis : Gerasa de la Décapole », Aram, 4 (1992), p. 185-195 (...)
31 Comme le laisse supposer la dédicace du grand temple (IGLJ, 2, 18) probablement voué à Zeus.
32 Cf. Sartre M., Trois études sur l’Arabie romaine et byzantine (1982), p. 83-84, n° 10.
33 Comme une monnaie pseudautonome datée de 93-94 semble l’indiquer (BMC Phoenicia, p. 259, n° 288 et (...)
34 Suidae Lexicon, éd. A. Adler, IV, 69, n° 809.
10La figure de Zeus Ammon, aux faux-airs d’Hadrien sur le masque-emblema, est assez courante. Au-delà d’une référence à Alexandre le Grand (ainsi qu’à la visite de ce dernier à l’oasis de Siwah), et outre le fait que le maître du panthéon gréco-romain avait la faveur des soldats romains, notamment dans les dédicaces, il importe de souligner qu’Hadrien a réorganisé le culte impérial dans les provinces syriennes en promouvant de nouvelles cités responsables des célébrations du culte impérial : Damas (promue tête de l’éparchie de Syrie-Coelé)20, et vraisemblablement Samosate (peut-être à la tête de l’éparchie de Commagène). Cela est à mettre en rapport avec l’octroi à Damas du titre de « Métropole » par le même empereur21 et explique sans doute par la suite le succès des Sebasmia signalées par les monnaies d’Élagabale22, puis par celles de Philippe l’Arabe, au moment où la cité revendique son titre de « Colonie » sur ses émissions23. Hadrien s’occupa également du nord des provinces syriennes et donna à Samosate le titre de « Métropole », qui apparaît sur des monnaies datées de 131-13224 : il y a de bonnes chances pour que cette cité qui se nomme Flavia sur les émissions en question ait vers cette époque joué un rôle de premier plan dans la célébration du culte impérial en prenant la tête d’une éparchie de Commagène, bien que la région ne fût placée sous administration romaine directe que depuis 72 suite à l’annexion du royaume d’Antiochos IV de Commagène25. On observerait dans ce cas un décalage chronologique entre l’organisation du culte impérial et les réalités administratives provinciales rappelant la situation de la Cilicie26. Cette réorganisation des éparchies par Hadrien, qui a pu être réalisée pour partie lors de son voyage en Orient en 129-130, s’est apparemment accompagnée de remaniements administratifs portant sur la juridiction et les prérogatives du gouverneur de Syrie, comme en témoignent avant cela quatre inscriptions du début et de la fin du règne de Trajan, lesquelles évoquent un légat impérial propréteur de Syrie Phénicie Commagène27. À partir du règne d’Hadrien, la Commagène paraît avoir fait l’objet d’une forme de « régularisation » concernant les aspects administratifs et le culte impérial. Or, le culte privilégié alors à Damas et Samosate était apparemment celui de Zeus28, ce qui ne doit rien au hasard : les empereurs, spécialement à partir d’Hadrien, ont favorisé cette figure divine en Syrie dans le cadre du culte impérial, parce qu’elle était déjà la protectrice des souverains séleucides29. L’exploitation pragmatique de ce substrat religieux lié au culte des souverains antérieurs aux empereurs fut manifeste à l’époque de Marc Aurèle, lorsque des gouverneurs dédièrent au prince d’imposants temples de Zeus, par exemple sur le promontoire de Gerasa qui domine la place ovale30 et sûrement sur l’acropole de Philadelphia d’Arabie (Amman)31, sous le même gouverneur P. Iulius Geminius Marcianus32. Pour sa part, Tyr obtint sans doute le titre de « Métropole » sous Domitien33, mais on vit la cité s’inquiéter de sa conservation au moment où Hadrien, qui devait être en train de réorganiser les éparchies, reçut l’ambassade du rhéteur Paul de Tyr venant plaider la cause de sa patrie34.

35 Chehab M. (loc. cit., p. 33) émet l’hypothèse d’une dédicace de la statue en marque de loyalisme e (...)
36 Vermeule II, p. 104 et Vermeule III, p. 56. L’auteur opte pour un atelier d’Athènes, du Pirée ou d (...)
11C’est peut-être de cette époque de réorganisation que date la statue cuirassée d’Hadrien érigée par les Tyriens35, qui l’ont vraisemblablement importée de Grèce, comme semblent le montrer la qualité du travail de sculpture et la distribution des variantes de cette œuvre36. Force est de constater que les artistes et les commanditaires responsables de la diffusion de ce type de statue remontant à l’époque hellénistique ont puisé dans des registres mythiques et symboliques assez courants, lesquels empruntent essentiellement à l’idéologie (ou la théologie) de la victoire impériale ainsi qu’à un « apotropaïsme » religieux et militaire chargé de célébrer mais aussi de protéger le corps de l’empereur, à l’instar de la cuirasse. Le corps de l’empereur tend du reste à s’effacer derrière cette représentation idéalisée et stéréotypée du souverain immortalisé dans la posture de l’imperator.

12On pourrait certes objecter que toute représentation de souverain est par nature idéalisée, en tant que reflet choisi par un ou des commanditaires, dans la mesure où le pouvoir est une projection nécessairement subjective de l’exercice d’une domination ou d’une décision sur un groupe social. Un portrait de Septime Sévère trouvé lui aussi à Tyr peut en effet accréditer cette idée.

Un portrait de Septime Sévère découvert à Tyr
37 Inv. DGA n° 13204 ; Chehab M., loc. cit., p. 22, n° 4 et pl. IX.
38 Vermeule I, p. 74, n° 330 pensait que ce portrait pouvait venir s’enclencher dans une statue cuira (...)
39 Voir les remarques de I. Skupinska-Løvset (op. cit., p. 106-107) qui insiste pour sa part sur la r (...)
13Parmi ses collections, le Musée national de Beyrouth expose un remarquable portrait de Septime Sévère trouvé dans les fouilles archéologiques de Tyr37. Cette tête impériale (fig. 9) plus grande que nature (hauteur totale de 0,58 m) est d’un type amovible, comme l’indique le long tenon sculpté à la base du cou38. Il s’agit d’un portrait lauré de marbre blanc à fine granulométrie, dans un état de conservation plutôt satisfaisant, à l’exclusion du nez brisé. La pilosité du portrait s’inspirant de celle des représentations antonines est particulièrement marquée. La barbe, soigneusement travaillée, est fournie, ondulante. Elle se termine sous le menton en sorte de gouttes. Un petit point circulaire concave placé à la base du menton montre un travail effectué ici au trépan39, comme il était assez courant à partir de la fin de l’époque antonine. Les pattes sont assez fines par rapport aux autres volumes pileux, et quelques mèches retombant sur le cou rappellent certaines représentations de Sérapis. Des mèches recouvrent l’oreille droite, alors que la gauche est découverte. Septime Sévère semble accuser une légère moue, bouche close, la lèvre supérieure sise dans la moustache dont le volume pileux donne un caractère volontaire au personnage et rappelle directement les portraits de Marc Aurèle et de Lucius Verus. Les rides partant des ailes du nez vers la partie inférieure de la mâchoire, combinées aux deux rides horizontales du front contribuent à donner à l’empereur un air pensif, voire soucieux, qui semble emprunté aux poses « stoïques » de Marc Aurèle. Les pommettes saillantes (surtout celle de droite) et le soulignement des paupières inférieures équilibrent un peu cette gravitas conférée par les rides et la pilosité, en exprimant ainsi une certaine sensibilité. La perfection idéale, polie, des joues et du front contraste avec l’abondante pilosité du portrait.

40 Aussi en tant qu’attribut jovien signifiant, qui associé à des rites performatifs conférait à la s (...)
41 Faut-il y voir de la part du sculpteur une discrète allusion au murex et à l’industrie tyrienne de (...)
14La couronne laurée à deux rangs de feuilles qui fait corps avec les boucles d’une épaisse chevelure travaillée au trépan supporte au sommet du front la représentation une couronne gemmée ornée d’un aigle debout, de face, aux ailes semi-déployées, la tête tournée vers la gauche. On retrouve ainsi l’animal emblématique de Zeus, des armées romaines, de l’empereur et des monnaies tyriennes. L’aigle est posé en instance symbolique et apotropaïque sur le sommet du front de l’empereur40. Le profil gauche (fig. 10) se distingue du droit (fig. 11), puisqu’il laisse l’oreille découverte, laquelle est complètement différente de l’oreille droite : l’organe gauche semble s’enrouler harmonieusement autour de lui-même à l’image d’un coquillage41 ou d’une spirale très stylisée. L’oreille droite est plus « anatomique ». Le profil gauche laisse également voir un biseautage sur l’arrière-gauche du portrait, ce qui indique clairement que la tête était tournée vers la droite de l’observateur, sachant qu’une légère inclinaison du chef vers la gauche de l’observateur venait atténuer l’impression de scénographie. Comme le montre le scellement (juste piqueté) de la base du cou, ce portrait était destiné à s’enclencher sur un corps complet (dont nous ne savons rien) adossé à une niche. Peut-être s’agissait-il de la niche d’un nymphée, mais nous n’en avons aucune preuve. Ces derniers détails laissent penser que ce portrait appartenait à l’origine à un groupe statuaire représentant la famille sévérienne.

42 Soechting D., Die Porträts des Septimius Severus (1972), p. 31-64 ; l’auteur classe le portrait du (...)
15Dans son étude systématique des portraits sculptés de Septime Sévère, Dirk Soechting42 distingue quatre types différents, qui coexistèrent régulièrement, ayant des points communs, mais se différenciant tout de même assez bien. Un type de « début de règne » (193-196), donne souvent à voir sur des bustes l’empereur portant paludamentum et cuirasse, des surfaces planes idéalisées ; un « adoption-typus » apparaît vers 196-197, où les portraits suggèrent une ressemblance plus marquée avec Marc Aurèle ; un type « Serapis », que l’on retrouve par ailleurs sur les monnaies à partir de 200-201, puis un dernier type « décennal » à partir de 203-204, qui offre des contours plus nets et une chevelure moins exubérante.

43 Hérodien, 2, 9, 4 : « Sévère a lui-même évoqué la plupart de ces pronostics [songes prémonitoires (...)
44 Si l’on en croit Hérodien, 2, 9, 9.
45 Sur la chronologie de cette période, voir Kienast D., Römische Kaisertabelle (19962), p. 152-161.
46 Hérodien, 3, 1-4.
47 Tyr devint ainsi capitale de la nouvelle province de Syrie-Phénicie, sans doute entre 198 et 200, (...)
48 Rey-Coquais J.-P., « Une double dédicace de Lepcis Magna à Tyr », in Mastino A. (éd.), L’Africa Ro (...)
49 Pighi G. B., De ludis saecularibus populi romani Quiritium (1965), p. 226 ; GAGÉ J., Recherches su (...)
50 AE (1951), 75 ; voir notamment Hekster O. J., Commodus. An Emperor at the Crossroads (2002), p. 18 (...)
51 Un milliaire postérieur à 195 découvert près de Laodicée-sur-Mer (CIL, III, 211) confirme que Sept (...)
52 Le buste nu et non diadémé de Pertinax (inv. n° 1221) donne à voir une barbe tombant en mèches sur (...)
16La propension de Septime Sévère à autoriser avec discernement la création de représentations de lui-même témoignant d’une relative variété typologique semble confirmée par l’idée que s’en fait Hérodien43. À son avènement (vers le 9 avril 193), Septime Sévère loua les qualités de bravoure, de bonté, de tempérance et de douceur de Pertinax44, qui venait d’être assassiné (le 28 mars 193). Il apparaît que ce sont ces qualités idéalisées qu’exprime le portrait découvert à Tyr, alors que Septime Sévère choisit d’inclure le nom de Pertinax dans sa propre titulature, marquant ainsi la volonté d’une légitimation proclamée de son pouvoir. Le nouvel empereur originaire de Leptis Magna chercha ensuite à imposer une légitimité politique et dynastique particulière dans le contexte de la guerre civile orientale menée contre Pescennius Niger en 193-194. En effet, on sait que suite à l’assassinat de Commode le 31 décembre 192 et dans la foulée des brefs règnes de Pertinax et de Julius Didianus, Septime Sévère, alors gouverneur de Pannonie et Pescennius Niger, gouverneur de Syrie, avaient été proclamés empereurs par leurs troupes respectives en avril 19345. Les combats d’Asie Mineure et de Syrie s’étaient soldés par la défaite de Niger et la disgrâce provisoire d’Antioche sur l’Oronte, favorable à ce dernier46. Tyr avait eu le bon goût de soutenir Septime Sévère, tout comme Laodicée-sur-Mer, et les deux villes ont obtenu des retombées très favorables ensuite, recevant de la part des empereurs des concours, des titres et par là même un statut privilégié47. La cité phénicienne entretenait des relations suivies avec Leptis Magna, patrie de Septime Sévère, comme plusieurs dédicaces réalisées par les habitants de cette dernière à Tyr en attestent48. Il faut dire aussi que les rapports entre les deux cités trouvent notamment leur justification par un culte commun très ancien d’Hercule-Héraklès-Melqart, autre divinité choisie avec Liber pater comme protectrice de la dynastie des Sévères, toutes deux ayant été placées en tête du carmen des jeux séculaires de 20449. En dépit de sa victoire sur Niger, Septime Sévère connaissait un relatif déficit de légitimité par rapport à la très populaire dynastie des Antonins. C’est pourquoi l’empereur s’est officiellement proclamé sur certaines inscriptions « fils du divin Marc Aurèle » et « frère du divin Commode » à partir du printemps 19550 ; cela avait de quoi surprendre puisque le dernier des Antonins était depuis son assassinat sous le coup d’une damnatio memoriae51. Le portrait de Tyr entre dans ce programme d’idéalisation esthétique et politique mené par le fondateur de la dynastie des Sévères, la référence flatteuse la plus proche étant illustrée par la figure de Marc Aurèle, empereur, guerrier et philosophe. Sur cette dernière qualité susceptible de participer à une légitimation symbolique, on note qu’un buste attribué à Pertinax et exposé au musée d’Antakya52 singe déjà les représentations barbues des plus célèbres philosophes grecs copiés depuis leur époque. Dans le cas qui vient d’être exposé, il est manifeste que l’idéalisation vise directement la légitimation du pouvoir impérial, dans un contexte délicat, il est vrai, de changement dynastique.

Le portrait de Philippe l’Arabe découvert à Shahba-Philippopolis
53 Amer G., « Résultats des fouilles de Shahba de 1974 à 1978 », AArchSyr, 33 (1983), p. 91.
54 Inv. n° 53 ; H = 0,315m ;larg. = 0,235 m ; P = 0,28m.
55 I. Skupinska-Løvset (op. cit., p. 109) interprète sans doute un peu abusivement l’expression de ce (...)
17La sculpture en question date elle aussi d’une période politique instable, qui vit un empereur tenter à son tour d’enraciner une nouvelle dynastie au milieu du iiie siècle (244-249). Il s’agit du fameux portrait sculpté de Philippe l’Arabe trouvé en 1974 à Shahba-Philippopolis (Sud de la Syrie actuelle) dans les annexes des thermes de la cité53 (fig. 12). L’œuvre conservée au musée de Shahba54 est sculptée dans un marbre très fin et de haute qualité, mais brisé en cinq parties. Deux fragments considérables forment aujourd’hui la calotte crânienne, la couronne, la tempe droite, un fragment de l’oreille droite, de l’oreille gauche, et le haut de la pommette droite (fig. 13). Un autre fragment de forme quasi triangulaire comprend la partie se situant sous la tempe droite, avec une patte, une partie de la barbe. Un autre encore constitue le coin droit de la bouche, une partie de la barbe, la ride verticale droite partant de l’aile droite du nez, la partie inférieure de la pommette droite. Un fragment exceptionnel enfin, le « masque », nous montre les deux yeux, les sourcils, l’essentiel du front barré par deux rides horizontales, le nez et la naissance des deux rides partant des ailes gauche et droite. Le reste a été complété en plâtre avec plus ou moins de bonheur, l’oreille gauche étant par exemple abusivement complétée (fig. 14), trop excentrée et décollée sur la droite. La barbe est taillée courte, comme il est courant sur les portraits impériaux du iiie siècle. De fines mèches sur le front créent une impression d’unité pileuse avec cette barbe. La moustache semble fine, la pilosité recouvrant la commissure droite de la bouche, dont les lèvres sont figurées légèrement entrouvertes55.

56 Cette asymétrie faciale également remarquée par I. Skupinska-Løvset (op. cit., p. 110) sur le port (...)
18La couronne laurée (et gemmée) portée haut au-dessus du front montre une alternance de deux et trois rangs de feuilles. De nombreuses traces de trépan soulignent pour cette couronne conventionnelle une exécution moins soignée que pour le reste. Des traces de peinture rouge sont encore visibles sur le médaillon bombé de la couronne, ainsi que sur certaines feuilles antérieures de la couronne. Le médaillon en question est de forme ovale quasi-parfaite au-dessus de mèches fines, rases, et assez peu imaginatives. L’arrière de l’oreille droite est sommairement piqueté (fig. 15), tout comme la chevelure du sommet du crâne, ces parties n’étant pas destinées à être vues. Mais le plus singulier réside peut-être ailleurs. En effet, le nez aquilin, busqué et proéminent est déformé sur sa droite sous les deux rides verticales séparant les sourcils. Le sourcil droit est levé sur l’extérieur de l’arcade et froncé sur l’intérieur, tout en se prolongeant par la ride verticale droite plus accentuée que sa proche correspondante de gauche ; la poche visible sous l’œil droit est plus accusée que sous l’œil gauche ; la pommette droite est plus saillante et plus haute que la gauche. Les deux rides horizontales du front sont plus affirmées à droite également, ce qui confirme une anomalie faciale sur la partie droite du visage, que l’on constate sur d’autres portraits recensés, lesquels montrent une asymétrie très nette des rides frontales, plus longues et plus profondes à droite du visage56. Les iris des deux yeux sont concaves, gravés en forme de petites peltae, le centre de l’œil étant sculpté en positif afin de figurer la pupille, ou plus exactement son reflet. Bien que l’œil gauche du portrait paraisse bien tourné vers la droite de l’observateur, on note, semble-t-il, un léger strabisme divergent qui mériterait l’avis d’un ophtalmologue conjugué à celui d’un médecin à propos des anomalies faciales.

57 Histoire Auguste, Vie des trois Gordiens, 26-30.
58 Aurelius Victor, 28, 3. En ce qui concerne les aspects chronologiques du règne de Philippe l’Arabe (...)
59 Robert L., « Deux concours grecs à Rome », CRAI (1970), p. 15-17 (= OMS, V, p. 656-658).
60 Spijkerman A. J., The Coins of The Decapolis and Provincia Arabia (1978), p. 82-83, n° 59.
61 Aurelius Victor, 28, 1-2 ; Eutrope, 9, 3 ; Orose, 7, 20, 2.
62 Voir par exemple Körner C., Philippus Arabs. Ein Soldatenkaiser in der Tradition des antoninisch-s (...)
63 À titre d’exemple « syrien », une monnaie de Damas que l’on peut vraisemblablement dater de 248 mo (...)
64 Robert L., « Deux concours grecs à Rome », CRAI (1970), p. 16-17 (= OMS, V, p. 657-658).
65 En effet, l’étude du calendrier des concours grecs montre que 248 était une année « préolympique » (...)
66 Deux monnaies de Damas montrent bien le choix impérial de mettre en exergue sur des frappes pourta (...)
19Que conclure des observations concernant cette sculpture ? Le souci manifeste du détail montre que nous avons affaire à un portrait plutôt réaliste, pourvu d’une expressivité certaine (fig. 16). Plusieurs hypothèses pourraient expliquer les anomalies faciales constatées chez Philippe : l’empereur a pu être blessé sur le champ de bataille avant son avènement, par exemple lors de la campagne menée contre les Perses à la fin du règne de Gordien III, en 243-244, événement à la faveur duquel Philippe l’Arabe prit d’ailleurs le pouvoir57. À moins que l’empereur n’ait choisi de donner de lui une image sculptée qui aurait rappelé l’illustre blessure de Philippe II de Macédoine sur la partie droite du visage, ici par un artiste relativement doué. Si l’on ne peut en avoir l’assurance, il est cependant certain que Philippe l’Arabe a recherché très rapidement une légitimité politique et historique en créant en Syrie du Sud la ville de Philippopolis dont le nom renvoie bien sûr à lui-même mais aussi au père d’Alexandre le Grand. En outre, l’empereur promut dès son début de règne son fils Philippe le Jeune comme César à l’été 244, avant de l’investir officiellement Auguste un an plus tard, bien qu’il ne fût âgé que de 9 ou 10 ans58. Dans le contexte culturel et politique de cette époque, les empereurs tenaient à souligner avec acuité leur filiation ou leurs accointances avec un passé grec historique et mythique : c’est ainsi qu’apparurent à Rome des concours grecs d’Athéna Promachos, juste avant le départ de Gordien III pour sa campagne persique, en 24259. Les concours grecs, si liés au culte impérial, connurent en Syrie une embellie particulière au milieu du iiie siècle, à l’exemple des jeux actiaques de Bostra (Actia Dusaria) précisément du temps de Philippe l’Arabe60. Sans entrer dans le détail, la chronologie des monnaies syriennes émises afin de commémorer ces événements récurrents témoigne du souvenir très vivace des jeux olympiques (et plus largement panhelléniques) des origines. Sur ce point, c’est à Philippe qu’était revenu le privilège de célébrer les jeux du millénaire de la fondation de Rome, qui devaient se dérouler en 247. On admet généralement que l’empereur n’avait pu fêter l’événement au bon moment, le 21 avril 24761, parce qu’il se trouvait alors aux prises avec les Carpes et autres peuples germaniques dans les régions danubiennes62. Mais peut-on vraiment imaginer qu’un empereur en quête de légitimité dynastique ait repoussé d’une année complète la célébration du millénaire de la fondation de Rome, lorsque l’on sait l’importance que recouvrait cette renovatio temporum pour les Romains comme pour un pouvoir qui prospérait sur une société ayant majoritairement une conception cyclique du temps ? Cela paraît peu probable de la part d’un homme aussi avisé63, même dans des circonstances militaires défavorables, ce qui n’était pas une nouveauté au milieu du iiie siècle. En revanche, au regard des « témoignage[s] de la vivacité du classicisme archaïsant à cette époque tardive64 », il est possible que Philippe l’Arabe ait choisi de fêter le millénaire accompli de Rome le 21 avril 248 afin de mieux faire coïncider l’événement avec le calendrier des concours grecs dont l’origine restait la première olympiade65. Il s’agirait là d’un témoignage supplémentaire exprimant avec une grande force symbolique l’inertie de la symbiose culturelle gréco-romaine telle que l’on peut la percevoir dans l’Empire romain au iiie siècle de notre ère66. Ce contexte particulier a bien sûr influé sur l’iconographie officielle dans la recherche d’une légitimité impériale, en jouant sur le réalisme comme sur les références helléniques.

67 Balty J.-Ch., loc. cit., p. 8.
68 Balty J.-Ch., loc. cit., p. 10-11.
69 Riemann H., Die Skulpturen vom 5. Jahrhundert bis in römische Zeit. Kerameikos II (1940), n° 120 ( (...)
70 Balty J.-Ch., loc. cit., p. 10.
20Il semble en effet que le portrait de Philippe découvert dans la ville éponyme appartenait à un groupe statuaire plus grand que nature où figuraient également Otacilia et Philippe Junior67, afin d’asseoir symboliquement une légitimité dynastique. J.-Ch. Balty pense que Philippe l’Arabe y était représenté dans une statue cuirassée, appuyé sur la hasta summa imperii dans une pose sanctionnant son triomphe obtenu sur les Carpes en 247, événement qui aurait donné au pouvoir romain l’occasion de diffuser une série de portraits d’un second type, après le type « consulaire » (avec toga contabulata) des bustes conservés à Saint-Pétersbourg et au Vatican68. Le savant rapproche en outre le portrait de Philippopolis d’un fragment de tête couronnée découverte à Athènes dans le quartier du Céramique où l’on reconnaît entre autres le froncement caractéristique de l’arcade soucilière droite de l’empereur69, tout en soulignant que l’utilisation d’une râpe dans les deux cas permettrait d’identifier un atelier attique70, ce qui est probable.

Conclusions
71 Balty J.-Ch., loc. cit., p. 10, note que cet attribut est plus fréquent sur les portraits de Grèce (...)
21La diffusion de statues cuirassées et de portraits provenant d’ateliers attiques semble se confirmer dans des régions aussi variées que la Phénicie ou la Trachônitide, parallèlement à la réalisation de sculptures dans un style local. On songe bien sûr à la statuaire du Hauran qui opte pour d’autres formes, d’autres conventions iconographiques, d’autres attitudes, mais aussi pour un matériau local souvent basaltique, à la fois plus accessible que le marbre d’importation et plus difficile à sculpter. La dureté de ce minéral sombre rendant inférieures les possibilités de restitution du modelé, peu de portraits ont pu être identifiés avec certitude. Sur la question des matériaux employés afin de sculpter les représentations impériales découvertes en Syrie, il faut souligner la fréquente belle qualité des marbres sélectionnés. En ce qui concerne les attributs iconographiques impériaux, on note la relative fréquence de portraits portant haut une couronne laurée et gemmée71. Ces éléments indiquent que nous avons affaire à des officines sans doute attiques, très organisées, qui diffusaient régulièrement les nouveaux types iconographiques impériaux entre autres dans les provinces syriennes, au moins du début du iie siècle au milieu du iiie siècle de notre ère. En l’absence d’inscriptions conservées identifiant formellement les statues et en raison des imprécisions dans anciens rapports de fouilles archéologiques, il est délicat de se prononcer sur la fonction théorique exacte des représentations dans leur contexte de l’époque.

72 Cf. Foerster G., « A Cuirassed Bronze Statue of Hadrian », Atiqot, 17 (1985), p. 139-157 et pl. XX (...)
73 Reinach S., Répertoire de la statuaire grecque et romaine, 4 (1913), p. 365, n° 1 ; Vincent H., « (...)
74 Cette vertu de l’empereur était une attente légitime des sujets que l’on constate par exemple chez (...)
75 Res gestae divi Augusti, 34. Cette qualité ou plutôt cette notion devait théoriquement permettre d (...)
76 L’Histoire Auguste, Vie d’Hadrien, 10, 6, rapporte qu’Hadrien choisissait pour tribuns militaires (...)
22On ne peut naturellement généraliser à partir de ces trois exemples d’une statuaire somme toute relativement banale, à l’exception peut-être du portrait de Philippe. À titre de comparaison, il eut été également possible d’évoquer d’autres supports iconographiques mettant en valeur le corps de l’empereur, tels que la remarquable statue cuirassée en bronze d’Hadrien trouvée au sud de Beth Shean-Scythopolis72, ou encore un torse nu « héroïque » et monumental de Samarie-Sébastè73, en qui certains ont reconnu Auguste. D’Hadrien à Septime Sévère, il apparaît que les sculptures officielles sont marquées par une très forte idéalisation esthétique du corps de l’empereur. On remarque dans cette tendance combien la représentation de la pilosité revêt une importance considérable. À partir d’Hadrien, la chevelure du prince n’est souvent plus celle des coupes « minimalistes » de Trajan et s’oriente dans l’ensemble vers une une exubérance croissante chez ses successeurs, jusqu’à Septime Sévère. La barbe soignée et courte chez Hadrien devient longue (surtout à partir de Marc Aurèle et de Lucius Verus), à l’image de celle arborée par les portraits de célèbres philosophes grecs. Cela laisse transparaître l’image d’empereurs campant la figure de l’intellectuel ou du penseur aux références helléniques appuyées, en conformité avec les traditions culturelles dominantes des élites romaines. L’attribut pileux pouvait ainsi symboliser à bon compte une sagesse garante de la modération du souverain74, ou de sa bienveillance. Plus que cela, il convient de rappeler l’autorité paternelle et même patriarcale revendiquée par le pouvoir impérial dès la création du régime augustéen : l’empereur reçut systématiquement le titre de Pater Patriae à partir de 2 av. J.-C. en tant que protecteur et sauveur symbolique des Romains ; comme vertu morale supérieure, l’auctoritas clamée à l’origine par Auguste75 induisait une infantilisation et une soumission des sujets symboliquement exigée par l’apparat pileux76. Comment expliquer la place si manifeste que tint cet attribut impérial chez les Antonins et les Sévères ? Il est possible que la pilosité ait plus que chez d’autres empereurs donné un caractère de légitimité symbolique à leur image car d’une part les Antonins s’étaient transmis le pouvoir par adoptions successives, d’autre part les Sévères fondaient une nouvelle dynastie ayant pris la tête de l’État romain dans le contexte de guerres civiles en 193-194. Les types iconographiques idéalisés peuvent avoir été la contrepartie visible du relatif déficit de légitimité de ces mandataires politiques et moraux.

77 Arrien, Périple du Pont-Euxin, 1, 3-4 (trad. A. Silberman). Cette remarque émane cependant d’un ad (...)
23En tout état de cause, on sait que les empereurs et les hauts responsables politiques romains ont attaché une importance particulière à la qualité des représentations de la personne du prince, comme le prouve un passage d’Arrien de Nicomédie s’adressant à Hadrien dès l’entame de son Périple du Pont-Euxin qui relate une visite à Trapézonte : « Quant à ta statue, si elle se dresse dans une attitude heureuse (elle regarde la mer), pour la facture, elle n’est ni ressemblante, ni d’ailleurs belle ; aussi envoies-en une qui soit digne de porter ton nom, dans cette même attitude ; car ce lieu convient parfaitement pour un monument impérissable77. »

78 Belayche N., Contribution à l’étude du sentiment religieux dans les provinces orientales de l’Empi (...)
79 Cette remarque est formulée ici en dépit de l’observation réalisée par Belayche N. (op. cit., p. 1 (...)
80 Dans les conceptions anciennes et spécialement chez Platon, la ville idéalisée possède souvent un (...)
81 Les plans urbains de Gerasa, de Palmyre et d’Antioche montrent des réalisations certes sur la long (...)
24Il est intéressant de remarquer que du point de vue de l’histoire religieuse, l’empire romain était au iie siècle en pleine effervescence. En dehors du renouveau marqué du dionysisme, ce que l’on nomme de façon parfois un peu simple les cultes « orientaux » se trouvaient par exemple en plein essor. Certains de ces cultes semblent avoir répondu à des attentes mystiques des populations de l’empire. Comme l’a souligné par ailleurs N. Belayche, le iie siècle en Syrie fut celui de l’« hypsistarité » ou du moins celui d’un hénothéisme marqué : les dédicants des provinces syriennes invoquaient fréquemment un Zeus Hypsistos (« Très Haut » ou « le Plus-Haut »)78dans des dévotions reflétant une quête d’absolu spirituel qui confinait en quelque sorte à une surenchère religieuse qu’il faut mettre en rapport avec les influences philosophiques néoplatoniciennes projetant une forme de perfection. Ce contexte idéologique religieux est sans doute à mettre en corrélation avec l’évolution des épithètes des titulatures des empereurs : Trajan devint l’« Optimus » princeps, puis on trouva à partir de Marc Aurèle des surnoms officiels tels que « Parthicus Maximus », « Germanicus Maximus », etc.79. Le cœur du iie siècle fut également en Syrie celui de la surenchère dans le domaine des grandes rues à colonnades, ces perspectives urbaines frappantes qui soutenaient symboliquement le ciel, solennisaient l’espace et sidéraient au sens premier l’observateur en le projetant dans la ville et dans l’éther80. Or, c’est dans ces colonnades et les monuments attenants que les représentations du corps de l’empereur prenaient souvent place81. Compte tenu de ces remarques, la sublimation de la figure impériale conjuguée à une quête religieuse d’absolu peuvent expliquer en partie l’idéalisation esthétique poussée des représentations du corps des Antonins et des Sévères.

82 À ce que rapporte Diogène Laërce, 7, 7-9, un souverain tel qu’Antigone Gonatas avait déjà cherché (...)
83 Les influences réciproques qu’exercent sur la longue durée les penseurs entre eux interdisent tout (...)
25Certains des portraits impériaux du iiie siècle semblent pour leur part céder la place à un réalisme particulier qui donne une image moins polie des détenteurs du pouvoir suprême. Il est néanmoins risqué de corréler une tendance esthétique de cet ordre avec une forme de réalisme politique qui a pu prévaloir davantage lors d’une période où les règnes impériaux furent courts, débutant et s’achevant souvent par la violence armée. Plus qu’à un Zeitgesicht inféré de l’expressivité de certains portraits, il semble porteur de s’intéresser aux variations de style et à la facture des sculptures, sans négliger le contexte historique de leur apparition. Peut-on interpréter le style de certains portraits officiels du iiie siècle comme un retour à une forme de réalisme esthétique proche de celui qui existait aux débuts d’un Empire revendiquant des origines culturelles grecques ? Il est manifeste que le néoplatonisme et la seconde sophistique, ainsi que le stoïcisme ont exercé une forte influence sur l’idéologie impériale et les représentations officielles du pouvoir aux iie et iiie siècles, dans la mesure où les élites politiques de la cour nouaient des contacts parfois étroits avec les penseurs de leurs temps82. Plotin, qui essaya de concilier dans sa pensée néoplatonicienne rationalisme et mysticisme, fut par exemple en contact avec les empereurs et leur famille, de Gordien III à Gallien. S’il est aventureux de systématiser une influence directe des penseurs sur les représentations officielles, on observe bien l’existence d’un style idéalisé courant sous les Antonins et les Sévères, en alternance ensuite avec une certaine forme de réalisme83.

26On peut formuler l’hypothèse que le style du portrait de Philippe l’Arabe offre le reflet d’une tendance esthétique empruntant au stoïcisme dans la mesure où elle envisage la figure du prince en restituant plus fidèlement des défauts et des qualités qui émanent de la nature. Dans cette perspective, on pourrait penser que la ressemblance entre représentation et réalité cherche à abolir la distinction entre ces deux « pôles », mais la représentation figurée, quelle qu’elle soit, reste en tant qu’œuvre une irruption de l’Intelligible dans le monde sensible de l’observateur. C’est ce qui garantit l’efficience des représentations du corps et du pouvoir de l’empereur en tant qu’« apparitions » arrachées à la matière. La représentation réaliste du corps du prince pose ce dernier comme un élément naturel, en conformité avec l’ordre cosmique que les hommes doivent accepter. Cela est une façon d’imposer symboliquement une forme de droit naturel qui tient lieu de légitimité.

84 Veyne P., « Propagande expression roi, image idole oracle », La Société romaine (2001), p. 311-337 (...)
27En définitive, quelles que fussent les modalités de représentation du corps de l’empereur choisies par les artistes et les commanditaires officiels qui privilégièrent tour à tour une forme particulière d’idéalisation ou de réalisme, seule la légitimation symbolique du pouvoir impérial comptait, en raison de sa nature même. Sur ce point, il importe sans doute de garder deux choses à l’esprit : d’une part, la nature religieuse des images est en adéquation directe avec l’exercice d’un pouvoir auto-justifié et auto-évident84 ; d’autre part la nature charismatique et autoritaire du pouvoir impérial s’impose au monde comme ce dernier impose ses représentations à l’œil de ses contemporains, et même au-delà.


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