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Revenus et pouvoir d’achat du Légionnaire Flavien

 
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Quintus flavius Ursus
Prétoriens

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Revenus et pouvoir d’achat du Légionnaire Flavien


La bataille d’Actium ( 2 septembre 31 av. J.-C.) fit d’ Octave le maître du Monde romain mais le laissa face à une difficile et nécessaire restructuration de l’ armée.
Les effectifs militaires dépassant de beaucoup les besoins et les moyens de Rome, il démobilisa progressivement 300 000 soldats et réduisit les troupes au minimum nécessaire pour garantir la paix dans l’Empire et sécuriser ses frontières.
Auguste institua la permanence des légions avec un service de longue durée.
Elles constituèrent désormais le cœur d’une armée impériale répartie sur les frontières (voir le tableau ci-dessous) .
Chaque année, leur renouvellement partiel, basé essentiellement sur le volontariat, mobilisa seulement quelques milliers d’hommes.
Lorsqu’il accède au pouvoir, en 69, Vespasien hérite des vingt cinq légions laissées par Auguste plus des trois crées par ses successeurs.
Il dissout les I, IV Macedonica, XV Primigenia et XVI, toutes quatre coupables, à ses yeux, d’avoir prêté serment à «l’Empire des Gaules» et les remplace par cinq autres. L’effectif légionnaire se trouve ainsi augmenté d’une unité





Le maintien et le renforcement des frontières naturelles qui suivent les cours du Rhin et du Danube deviennent une préoccupation majeure pour les Flaviens.
Ils mettent en place une véritable ligne de défense sur les berges des deux fleuves : fortins, camps-forteresses, retranchements, tours de guet :
le limes 02). En arrière, un important réseau routier permet de déplacer rapidement les légions, d’acheminer matériel et vivres…
Auguste et Vespasien modifient la répartition du peuplement de l’Empire. De nouvelles concentrations urbaines se développent autour des forteresses du limes (comme Argentorate).
Cette frontière crée une zone de prospérité car « payés avec régularité, sans parcimonie excessive et avec de beaux deniers, de belles pièces d’argent » 03) les légionnaires jouissent d’une certaine aisance.
Leur vie devient une vie de garnison.
Elle s’écoule, pendant de nombreuses années, dans ces forteresses et leurs canabae où se mêlent deux mondes, celui des civils et celui des militaires.

Les revenus du soldat ^

Le stipendium 04), la solde, représente l’essentiel de la fortune du légionnaire flavien.
D’autres sources de revenu, occasionnelles, la complètent : indemnités, donativa accordés lors d’un avènement ou d’un triomphe, parts de butin…
La solde de base : 250 puis 300 deniers.
Le soldat romain compte au nombre des rares salariés de l’Antiquité.
Il reçoit sa paye annuelle en trois stipendia (versements) les 1er janvier, 1er mai et 1er septembre. Un seul texte, de Tacite, nous permet d’estimer son montant au début du premier Ier après J.-C. : A la mort d’Auguste les mutins de Pannonie
(cf. Révolte en Pannonie) se plaignent de la maigreur de leur solde :
Dix as par jour, voilà le prix qu’on estimait leur âme et leur corps
( Tacite, Annales, 1, 17, 4)
Les soldats reçoivent donc 225 deniers par an et, malgré leur révolte, il n’est à aucun moment question pour Tibère de satisfaire cette revendication 05).
Soixante dix ans plus tard, après ses victoires en Germanie, sur les Chattes, Domitien accorde aux
soldats un quatrième terme de paiement en trois pièces d’or.
( Suétone, Domitien, 7, 5)
Ce « quartum stipendium » 06) de trois pièces d’or ou 75 deniers (un aureus vaut 25 deniers) porte la solde annuelle à 300 deniers, à partir de 83 ou 84 07).
Dion Cassius rapporte des chiffres semblables :
Il a augmenté le salaire des soldats, peut-être à cause de cette victoire, commandant que 400 sesterces devraient être donnés à chaque homme, au lieu de 300 qu’il avait reçus
( Dion Cassius, 47, 3,5).
Si les deux auteurs s’accordent sur le chiffre de l’augmentation, 75 deniers, ils divergent sur ses modalités: d’après Suétone,
elle consiste en un quatrième versement, alors que d’après Dion Cassius trois termes de 400 sesterces (ou 100 deniers) remplacent ceux de 300 sesterces (ou 75 deniers).
Le « stipendium domitiani » n’aurait donc pas perduré. Il venait, dans un premier temps, en complément de la solde annuelle puis, dans un deuxième temps, il fut intégré aux trois stipendia, l’armée romaine reprenant sa routine.
Ces rares données ne doivent pas faire illusion : les textes latins contredisent l’image d’un légionnaire à solde unique. Ils mentionnent des sesquiplicarius (une solde et demi) des duplicarius (double solde), des triplicarius (triple solde) 08)…
Ils font soupçonner l’existence de toute une hiérarchie basée probablement sur l’ancienneté, les rengagements volontaires, la valeur militaire, le degré de spécialisation et la fonction, de bonnes relations avec les centurions…(ça aide parfois !).
De même, cavaliers légionnaires ou cavaliers auxiliaires, fantassins auxiliaires ou matelots ne perçoivent pas les mêmes émoluments.
Les Prétoriens sont, bien sûr, les plus choyés.
Le tableau suivant propose une estimation des salaires dans le monde de la Légion


Salaires annuels exprimés en deniers


(1 denier = 4 sesterces = 16 as)


L’échelle des salaires varie de un à soixante ou de un à quatre vingt selon les estimations. Le tiro (la recrue) et le primipile n’appartiennent donc pas au même monde !
La progression de la solde, sous Domitien, touche tous les échelons et pratiquement dans les mêmes proportions : un peu plus de 33,3% pour le « miles legionis », le centurion ou le primipile.
Elle représente autour de quatre années de la solde de base pour un centurion, quinze à trente – trois ans de cette même solde pour un primipile ! Pas le même monde, disions-nous!

Des indemnités à réclamer ^

Les textes littéraires évoquent d’autres sources de revenus. Le soldat peut bénéficier d’indemnités, comme le clavarium, une allocation pour renouveler les clous de ses caligae.
Après leur victoire de Crémone, les troupes du parti flavien, engagées dans de longues marches, ne se gênent pas pour la réclamer :
« De plus on était dans un pays ruiné par la guerre et la disette jointe aux cris séditieux des soldats qui demandaient le clavarium , c’est une sorte de gratification » (Tacite, Histoires, 3, 50)
Demander une indemnité à ses généraux est une chose, la solliciter auprès de l’Empereur lui-même, surtout s’il s’appelle Vespasien, en est une autre :
« Les matelots qui vont, tour à tour, à pied d’Ostie et de Pouzzoles à Rome lui demandèrent une indemnité pour les chaussures .Il les renvoya sans réponse. Il fit plus, Il leur ordonna d’aller désormais pieds nus, et, depuis ce temps, ils vont ainsi » (Suétone, Vespasien, 8, 5)
Des gratifications particulières s’ajoutent à la solde. Donativa et liberalitates marquent les événements « heureux » tels l’avènement d’un César ou un triomphe mais restent des compléments occasionnels.
À Rome, le pouvoir monarchique se légitime par la victoire militaire. Avec la mort de Néron, chaque prétendant au titre suprême comprend que, dans leurs camp, loin de Rome, les légions font et défont les empereurs 13).
Chaque candidat à l’empire tente donc de sceller son avènement par des promesses, souvent non tenues, ou par l’octroi d’une gratification, notamment aux prétoriens.
Pour avoir refusé le donativum aux prétoriens (Tacite, Histoires, I, V) et ne pas tenir les promesses faites, Galba perd le pouvoir et la vie :
« Avant son arrivée, les chefs, en jurant de lui obéir, avaient promis une gratification plus forte qu’à l’ordinaire. Galba ne ratifia point cette promesse, et dit tout haut plusieurs fois qu’il avait coutume de lever les soldats et non de les acheter. » (Suétone, Galba, 16,2)
Les légions de Germanie n’apprécient guère ces déclarations :
« privées des récompenses qu’elles attendaient de leurs services contre les Gaulois et contre Vindex. Elles osèrent donc les premières rompre tout lien d’obéissance .
En même temps, elles arrêtèrent qu’on dépêcherait aux prétoriens pour leur dire qu’elles étaient mécontentes de l’empereur élu en Espagne, et les charger d’en choisir un qui eût le suffrage de toutes les armées. » (Suétone, Galba, 16, 4 et 5)
et elles offrent l’Empire à Vitellius.
Quelques temps plus tard, Vespasien semble faire preuve d’une générosité mesurée avec sa légendaire « âpreté au gain qui, selon les circonstances, s’apparente à une avarice sordide ou est au service du bien de l’Etat » 14).
« Il n’offrit pas plus pour la guerre civile que d’autres en pleine paix : ennemi sagement inflexible de ces largesses qui corrompent le soldat et par cela même mieux obéi de son armée. » (Tacite, Histoires, 2, 82)
Formule flatteuse, mais bien vague, hélas ! Qui ne nous renseigne pas sur l’importance de ses « largesses ».
Les triomphes sont l’occasion de liberalitates . Lors de leur vingt- huit ans de règne (69-96) les Flaviens en organisent deux :
En juin 71, Vespasien et Titus, accompagnés de Domitien, célèbrent la victoire de Rome sur les Juifs. Flavius Josèphe appartient à l’entourage immédiat des Flaviens et nous décrit par le menu une somptueuse parade au terme de laquelle Vespasien
« envoya les soldats au repas que les empereurs ont coutume de leur faire préparer » ( Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, VII).
Mais Josèphe ne mentionne aucun donativum. Il est vrai que, après la prise de Jérusalem, tous les soldats des légions de Titus regorgeaient de butin 15). Quant aux légionnaires de la VIII, ils avaient pillé Crémone pendant quatre jours.
Nous n’en savons pas plus sur les libéralités de Domitien qui, en 89,
« Après divers combat contre les Chattes et les Daces l’empereur célébra un double triomphe » (Suétone, Domitien, VI, 2).


Le Butin, « PRAEDA !! » ^

Voila bien la plus lucrative mais la plus dangereuse, temps de guerre oblige, des rentrées exceptionnelles.
Des intérêts contradictoires opposent soldats et état-major : la « deditio in fidem », la capitulation, reste le seul moyen, pour une cité, d’éviter la mise à sac.
Chaque général espère ainsi que sa clémence suscitera de nouvelles redditions économes en temps et en hommes. Le soldat de base, lui, pense tout autrement : il rêve au produit d’un bon pillage.
Concilier ces deux points de vue relève souvent du grand art (militaire, bien sur !). Parvenues devant Crémone,
pourtant solidement fortifiée par les légions de Germanie, les troupes flaviennes, dont la VIII, expriment haut et fort leurs craintes de voir leur échapper la part de butin qu’elles convoitent :
« Si on attendait la lumière, ce serait l’heure de la paix, des prières, et qu’ils n’emporteraient d’autre prix de leur sang et de leurs travaux qu’un vain renom de clémence et de gloire tandis que les richesses de Crémone passeraient aux mains des préfets et lieutenants :
Quand une ville est prise de force, le butin appartient aux soldats ; rendue il est aux chefs. Déjà ils méconnaissent centurions et tribuns, et, pour que nulle voix ne puisse être entendue,
ils frappent sur leurs boucliers, tout prêts à braver le commandement si on ne les mène à l’assaut.» (Tacite, Histoires, 3, 19)
Ce butin peut revêtir une importance extraordinaire et Titus, après la prise de Jérusalem (septembre 70), n’hésite pas à combler ses soldats :
“Il [Titus] ordonna à ceux qu’il avait préposés à cette tache de nommer tous les soldats qui s’étaient distingués par des actions d’éclat dans cette guerre.
Il les appelait successivement lui-même par leurs noms, et, quand il les voyait s’avancer, les louait comme si c’étaient ses propres exploits dont il était fier. Il mettait autour de leur tête des couronnes d’or,
leur donnait des colliers d’or, de petits javelots d’or, des enseignes en argent [ phalères ?]; chacun d’eux était élevé à un rang supérieur.….
Il leur distribuait en abondance de l’argent de l’or, des vêtements et autres objets, puisés dans la masse du butin. » ( Flavius Josèphe, Guerre des juifs, VII , 3)
Le légionnaire dont la valeur militaire est reconnue par ses officiers s’ enrichit de façon immédiate et conséquente.
Il progresse aussi dans la hiérarchie de l’armée et nous pouvons imaginer des accès au statut d’immunis (dispensé de corvées) ou de principalis dont le sesquiplicarius constitue le premier échelon.
Des avantages fiscaux non négligeables ^

Les soldats et vétérans bénéficient d’exonérations fiscales et sont dispensés du tribu (tributum capiti ou capitation) et de toute charge personnelle ou publique (munera publica) 16).
Néron confirme ces privilèges mais souligne que :
« les soldats conservaient leur immunité excepté pour les objets dont ils feraient le trafic » (Tacite , Annales, 51,3)
Domitien les dispense du portorium (droits de douane) et du vestigial (impôts fonciers). Ce privilège s’étend à leurs compagnes ou femmes, à leurs enfants et à leurs parents 17).
Le pouvoir d’achat du soldat Flavien : ^
Des retenues à la source, « ex eos solvi », amputent la solde.
Ses revenus réguliers, prévisibles, stables ( en principe…) confèrent au miles une certaine aisance matérielle mais ils sont réduits par des déductions :
« La dessus on devait se fournir d’armes, d’habits, de tentes, la dessus racheter la cruauté de certains centurions… » (Tacite, Annales, 1, 17)
Des papyrii égyptiens fournissent d’ excellents exemples du système de retenues sur solde, évoqué par Tacite, et intéressent l’époque flavienne.
Le papyrus Fink RM 68 (publié sous le nom de P.Gen.Lat. I), daté des années 81-83, concerne deux militaires du camp légionnaire de Nikopolis et appartenant probablement à la Legio III Cyrenaica :
Q.Iulius Proculus de Damascus et C. Valerius Germanus de Tyre 18).






Ces deux documents, espacés d’une dizaine d’années, soulignent un même prélèvement « in victum » de 80 sesterces ou 20 deniers, sur chaque stipendium, qui pourrait donc être forfaitaire. La règle de retenir sur la solde le coût de la nourriture a du être un moyen de limiter les conséquences de la hausse des prix agricoles sur le niveau de vie des soldats par le gel de cette retenue forfaitaire à son taux coutumier 20).
La copie d’un autre papyrus (BGU 1564= SP395) venant d’Egypte et daté des environs de 138 après J.-C., mentionne l’achat d’une tunique militaire en laine (1,55×1,40m et 1,6 kg ) au prix de 6 deniers et l’achat d’un sagum (2,66×1,77m pour 1,6 kg) à 6 deniers.
L’acquisition d’ un manteau et d’ une tunique représenterait entre 4 et 5 % de la solde de base annuelle, soit autour d’un demi-mois de solde (18, 75 deniers avant Domitien ou 25 deniers après Domitien) une dépense non négligeable !
Les dépôts obligatoires ou volontaires ^

« Nos aïeux ont établi l’usage de garder en dépôt prés des enseignes la moitié des sommes que la largesse impériale accorde aux soldats…Chaque cohorte disposait de dix bourses en cuir dans lesquelles on mettait l’argent. On ajoutait un onzième sac dans lequel chaque légionnaire déposait une obole et, lorsqu’un soldat mourrait, on en tirait la somme nécessaire à sa sépulture. » (Végèce, De re militari, II, 20)
Le soldat doit consigner une partie de sa solde auprès de la caisse de son unité. Ces dépôts forcés, recouvrables en fin de service, reviennent aux héritiers, en cas de décès. Ils ne peuvent rester que modiques compte-tenu de toutes les déductions déjà opérées et ne nous semblent pas pouvoir atteindre la moitié du salaire, comme l’indique Végèce.
Cette épargne forcée présente des avantages et des inconvénients :
Elle empêche le soldat de dépenser ce qu’il lui reste de son stipendium dans les canabae, en boissons, au gré des rencontres de fortune dans l’inévitable course aux filles, ou encore dans les jeux de dés qu’il affectionne (et il peut cumuler les trois !) .
Elle immobilise une masse monétaire considérable et la retire du circuit économique.
Cette thésaurisation peut financer une révolte comme celle de Saturninus (cf. L’affaire Saturninus, 88/89 après J.-C.) si bien que, la sédition écrasée, Domitien
« défendit de doubler les camps des légions, et ne souffrit pas qu’on reçu des dépôts de plus de 1000 sesterces, parce que L. Antonius qui avait deux légions réunies dans un même quartier d’hiver, avait été encouragé à la révolte par l’importance des sommes mises en réserve » (Suétone, Domitien, VII, 4)
Nous pouvons remarquer que même en limitant les dépôts à 250 deniers par homme, cela constitue une réserve de un million deux cent quatre vingt mille deniers…pas très loin de la solde annuelle de base pour plus de quatre mille recrues…de quoi voir venir !

Computemus ! (faisons le compte !) ^

Nous pouvons tenter un petit calcul en prenant comme points de départ :
Une solde annuelle de 300 deniers.
Le tableau des retenues sur salaires.
L’épargne limitée à 250 deniers par Domitien.
Pour un « simple solde » le total des retenues sur salaire avoisinerait au maximum 72% de sa solde annuelle ou 216 deniers par an.
Il ne pourrait thésauriser que 250 deniers sur sa carrière, un peu moins qu’une année de solde, soit au maximum une épargne de 10 deniers par an (sur 25 ans) à 11 deniers (sur 20 ans).
Il lui resterait alors sur son stipendium 74 deniers ou 300 sesterces , c’est à dire autour de 3 as par jour comme « argent de poche ».
Le même calcul pour un sesquiplicarius nous conduirait à 5 ou 6 as par jour et pour un double solde à 6 ou 7 as par jour.
Déductions faites de toutes les retenues, le militaire flavien peut espérer disposer au mieux de deux à sept as par jour, suivant son statut, pour ses menues dépenses.
Stipendium et salaires civils de l’époque flavienne ^

A Pompéi, les journaliers et les ouvriers libres gagnent 16 as par jour soit 4 sesterces ou un denier 21) ce qui correspond au prix moyen des salaires en Italie.
A la même époque, en Palestine, les ouvriers engagés pour la culture de la vigne reçoivent 1 denier par jour 22) tout comme celui qui cueille des plantes médicinales. Ceux qui ramassent les épis dans le champ de moisson peuvent espérer jusqu’à 4 deniers 23)
La solde de base d’un légionnaire , 300 deniers ou 4800 as, paraît donc inférieure à des salaires qui tournent autour de 365 deniers par an ou 5840 as. Mais qu’en est-il de son pouvoir d’achat ?
Les graffitis de Pompéi nous renseignent sur le coût de la vie dans les années 70. Une famille modeste de 3 personnes dont un esclave dépense 225 as en neuf jours soit un peu plus de 8 as par jour et par personne 24).
Il faut donc dans cette cité disposer de 8 à 9 as par jour pour assurer sa subsistance.
Si notre journalier ou notre ouvrier libre dépense , en moyenne, 8 à 9 as par jour pour sa subsistance ,il ne lui reste que 7 à 8 as pour régler tous ses frais : son loyer, payer ses impôts, acquérir et entretenir ses outils, acheter ses vêtements…une tunique lui revient à quinze sesterces ( presque quatre journées de travail) et son nettoyage à quatre sesterces (une journée de besogne ). Il n’est pas sûr de trouver tous les jours sa tâche, ne reçoit pas de prime de départ à la retraite et ne peut facilement capitaliser une année de salaire.
Ainsi « le pouvoir d’achat de la solde ne couvre pas seulement le nécessaire, il autorise une part de superflu »25). Dans une société où « la simple subsistance est problématique pour le plus grand nombre » 26) le légionnaire nous semble privilégié. Ses stipendia, stables et réguliers, lui confèrent un avantage. « Il fait donc partie d’une classe moyenne et ses revenus le rapprochent de l’élite des plébéiens » 27).


La solde et les prix du premier siècle ^

Avec quelques as par jour comme « argent de bourse » que peut désirer un légionnaire ? Que peut-il acheter en dehors du marché du camp étroitement surveillé par les signiferi ?
Améliorer son ordinaire ? L’agrémenter d’un peu de luxe alimentaire avec un bon garum ? Du vin dans une caupona ? Des femmes ?
Améliorer l’ordinaire ?






Le prix du blé ^

A Pompéi, 1 modius de blé, soit 6, 5 kg, coûte 12 as ce qui met le kg de blé à 1,8 as et la livre de pain (0,328 kg) à un peu moins de 1 as. Au même moment, en Palestine,
le Nouveau testament, nous indique que le modius se vend entre huit et seize as donc, là aussi, une livre de pain se négocie autour de 1 as 30).
Le prix des céréales varie en fonction des aléas climatiques : la froideur de l’hiver 91-92, ou de l’hiver 92-93, provoque la perte des blés d’hiver dans une grande partie de l’Asie mineure.
Bien conseillé par les décurions de la colonie d’Antioche de Pisidie, Lucius Antistius Rusticus, ancien légat de la Legio VIII Augusta,
fixe le prix maximum du blé à peu prés au double de sa valeur normale : un denier (soit 16 as) au lieu de huit ou neuf as.
Ces mesures énergiques portent leurs fruits et protègent la colonie d’une flambée des cours du blé et du marché noir.
Pour remercier son gouverneur, Antioche de Pisidie le choisit comme patron et fixe son édit dans le marbre





Toute instabilité politique influe sur les cours. En période de troubles, vers la fin du règne de Domitien, le blé se vend un denier pour deux livres ce qui ferait 6,5 deniers le modius 33),
(soit 104 as) et multiplierait le prix du pain par 8 ou 9 ! A titre d’exemple, pendant la famine, sous Tibère, le modius de blé se négociait à 5,5 deniers.
Les convergences sont donc frappantes aussi bien en temps normal qu’en période de difficultés temporaires. Le mérite de Lucius Antistius Rusticus qui protège la plèbe de sa colonie n’en est que plus grand.

Et le Garum , pour un peu de luxe alimentaire ? ^

Une inscription (CIL IV 5651) sur une amphore de Pompéi mentionne :
Garum sociorum
AIIIA
C C(ORNELI ) H(ERMEROTIS)
« le garum des alliés », ici une production vieille de trois ans, dont nous parle Pline, revient tout de même, à presque 150 sesterces le litre !!!( un conge ou congius équivaut à 3,1/4 litres)




Ce prix n’est plus à la portée de la bourse des légionnaires de base sauf si tous les hommes d’un contubernium se cotisent pour quelques gouttes du précieux condiment… Centurions, Tribuns, Légats agrémentent plus facilement leur table de tels produits de luxe.
Heureusement il existe des saumures de moindre qualité et de prix plus abordables.

Du vin dans une caupona ? ^

A Pompéi, Edone affiche le prix de ses vins, de un à quatre as la mesure ( soit 0,547 litre, de quoi commencer à se réjouir !) et cible d’abord une clientèle de militaires.





Le prix des femmes ^

La stèle funéraire d’Aesernia 34) reproduit le dialogue entre le propriétaire d’une auberge, Lucius. Calidius Eroticus (si ! si !) époux de Fannia Volutptas ( cela ne s’invente pas !) et un voyageur.
Lucius lui présente une addition détaillée. Couvert d’un cucullus 35), tenant son mulet bâté, prêt au départ, le voyageur acquiesce et s’apprête a payer.
Ce petit dialogue humoristique nous fournit le menu et les prix pratiqués dans cette caupona (auberge) fort accueillante qui sait réjouir le passant en lui offrant une mesure de vin 1 (soit 0,547 litre) et les plaisirs des
sens.




A Rome, une lupa de la Suburra demande de deux à huit as 36) tout comme les Syriennes qui racolent sous les arcades du Cirque Maxime ou dans les parages de l’Amphithéâtre.
Quant aux courtisanes comme Galla, luxueusement installées dans les beaux quartiers de l’Aventin , elles restent hors de portée de la bourse des militaires :
Lorsqu’on peut baiser Galla pour deux pièces d’or et lui faire mieux encore en doublant la somme, pourquoi Eschylus lui donnes-tu dix pièces d’or ? Elle ne prend pas si cher, même pour prêter sa bouche : que fait-elle donc ? Elle est si discrète
Martial, Epigrammes, Contre Eschylus, livre IX, V
A Pompéi, vingt-huit inscriptions mentionnent le prix des amours vénales : de deux à seize as. Seize de ces vingt-huit graffitis indiquent le tarif de base, deux as, à peine le coût moyen de deux mesures de vin ordinaires ou le prix de deux pains.
Les autres filles demandent quatre, voire huit as. Attice exige seize as tout comme Drauca :
Aphrocas hic cum Drauca bene futuit denario.
Fortunata demande 23 as ! Et même ces tarifs ne semblent pas prohibitifs puisque les journaliers et ouvriers libres gagnent de 15 à 16 as par jour 37), 38).
La fin du service ^
Durée du service et espérance de vie du soldat ^

Auguste fixa la durée du service en deux temps : d’abord seize ans plus quatre années comme vétéran (en 13 av J.-C.) puis ( en 5-6 après J.-C.) vingt ans assortis d’une période de vétérance de 5 ans qui devient, au moins dans les faits, obligatoire 39).
Il allongea ainsi, sans augmentation du stipendium, la « militia » de 9 ans!
Après cette réforme, le soldat romain embrasse le métier des armes pour plus de vingt cinq ans et les vétérans finissent parfois par trouver le temps long
« énumérant les trente années et plus qu’ils portaient les armes… » (Tacite, Annales, I, XXXV)
et par exprimer leur lassitude
« de courber trente ou quarante ans sous le poids du service, des corps usés par l’âge et généralement mutilés par les blessures… » (Tacite, Annales, I, XVIII).
Engagé à 18 ans, un légionnaire flavien sur qui veille « déesse Fortune » quitte sa légion à quarante trois ans ou plus après vingt cinq ou vingt six stipendia 40).





Seules les données épigraphiques permettent, comme sur ces deux stèles d’époque flavienne de connaître l’age au décès et donc d’estimer l’espérance de vie de ces soldats.
Celle-ci ne peut être déterminée avec certitude en raison de la pauvreté des sources éparpillées sur une longue période de plusieurs siècles 41). Pourtant, en étudiant les épitaphes de la région du Danube, A.R. Burns 42) constate une mortalité plus prononcée chez les militaires que chez les civils avant l’age de trente ans (pertes au combat et « accidents du travail »). Les décès sont plus nombreux entre la septième et la quinzième année de service, soit entre 27 et 35 ans, terme avant lequel aurait pu disparaître 50% des recrues d’un même contingent.
Dans ce cas un soldat sur deux n’arriverait pas à la retraite 43),44). L’Etat ne tiendrait alors que la moitié de ses promesses et trouverait , tout naturellement, son intérêt à maintenir ses vétérans le plus longtemps possible sous les Aigles :
« Il accorda très peu de congés aux vétérans, espérant que la vieillesse amènerait la mort, et que la mort lui profiterait. » ( Suétone, Tibère, 48, 5)
Quant aux centurions des armées du Rhin 45), un tout petit nombre de stèles funéraires (moins d’une dizaine) d’époque flavienne nous donne un âge au décès compris entre 53 et 84 ans ( le centurionat conserverait-il son homme?).
W. Scheidel 46), estime que ce sont 40% des soldats d’un même contingent qui ne survivraient pas aux vint-cinq années de service. La mortalité et les mises en congé imposeraient, d’après lui, la levée d’au moins 280 à 360 nouvelles recrues par an pour chaque légion.
Les commoda 47) ,

les primes et la terre ^

Le « vétéran » retrouve son petit capital épargne, plafonné à 250 deniers, et peut espérer bénéficier des « commoda » 48) sous forme d’une prime de démobilisation ou d’une dotation en terre substituée à celle-ci.
Il peut être déduit (installé) dans une colonie ou, tout simplement, finir sa vie à proximité de son ancien camp.

Praemia militiae, la prime de démobilisation ^

Auguste (encore lui !) avait chiffré la prime de retraite 49) à douze mille sesterces ou trois mille deniers (soit tout de même douze années de la solde de base pour un légionnaire flavien!).
Pour financer ces primes de démobilisation, Il créa ( en 6 après J.-C.) l’aerarium militare , le « Trésor militaire », et l’approvisionnait par de nouveaux impôts tels le «Vingtième », une taxe de 5% sur les héritages 50)
et le « Centième », une taxe de 1% sur toutes les ventes 51), apparemment peu appréciée puisque
« le peuple demandait la suppression de l’impôt du centième établi sur les ventes après les guerres civiles.
Tibère déclara par un édit que ce revenu était la seule ressource du trésor militaire et que même la république succomberait si la vétérance n’était reculée jusqu’à la vingtième année de service » (Tacite, Annales, I, LXXVIII).
L’octroi de cette prime n’est en rien automatique : le futur retraité doit recevoir son « honesta missio », son congé honorable, et demander ses praemia 52).
Il fait alors l’objet d’une simple enquête menée auprès de ses camarades (jusqu’en 73-74) ou d’un examen diligenté par des employés de l’administration (après 73-74).
La récompense promise aux vétérans peut être un excellent moyen de pression quand le besoin en hommes se fait sentir, ainsi Vitellius opère un dilectus à Rome en promettant 53) aux volontaires :
« non seulement le congé en cas de victoire mais encore les récompenses accordées aux vétérans pour un service complet » (Suétone, Vitellius, 15)
Les vétérans et le problème de la terre ^

A la fin de la République, la pratique des assignations de terres à des colons militaires était rentrée dans les mœurs. Lorsqu’il allonge la durée de service à vingt cinq ans, Auguste bouleverse la vie des légionnaires.
La retraite bénéficie désormais, quand ils y arrivent, à des hommes de 40 à 45 ans. Avec l’espérance de vie du premier siècle, ces vétérans savent parfaitement que leur vie active est derrière eux.
Beaucoup craignent le retour à la terre et ne se voient pas commencer une deuxième existence en tant que fermiers. Lors des mutineries de 14, en Pannonie, les vétérans de la VIII expriment leurs craintes de recevoir :
« dans des régions lointaines [ à Emona ? ] … la fange des marais ou les parties en friches des montagnes » (Tacite, Annales, I, XVII,3).
Préféreraient-ils un capital à investir à leur convenance plus qu’une terre qui resterait leur seul bien et dont l’emplacement serait choisi par l’Etat ? 54). Beaucoup souhaitent simplement s’installer prés de leur ancien camp dans leur contrée d’adoption.
Deux inscriptions démontrent que les Flaviens poursuivent la politique de fondations coloniales et les assignations de terres.
L’épitaphe de Caius Iulius Longinus 55), originaire de Philippe , en Macédoine, est sans ambiguïté avec la formule« deductus ab divo Augusto Vespasiano ». Vespasien déduit dans sa ville natale, Réate, des vétérans de sa VIII Augusta.
Ce vétéran de la VIII aurait affranchi son esclave Helpis et l’aurait épousé. Elle prend alors le nom de son mari et devient Julia Caia.





Nous ne connaissons aucun document attestant l’achat de terres par l’aerarium militaire en vue d’une déduction coloniale 56) et donc nous ne savons pas comment a été financée l’installation des vétérans de la VIII, tant à Réate qu’à Deultum.
Ont-ils accepté de convertir leur prime de démobilisation en terres ? Le vétéran de Philippe, maintenant installé à Réate, loin de sa ville natale, a-t-il profité d’un lot appartenant aux flaviens et généreusement distribué par Vespasien ?
Ce dernier est ainsi sûr de disposer de vieux soldats expérimentés dont la plupart conservent leur panoplie à deux ou trois jours de marche, au nord de Rome (on n’est jamais trop prudent !).

Conclusions ^

Les soldats forment la masse des « salariés » de l’Etat. Ils touchent une solde, le stipendium, qui leur est allouée en trois termes. Après déductions, la somme qui leur reste entre les mains ne dépasse guère 25% de leur paye annuelle.
Le nécessaire assuré par les retenues sur solde, le légionnaire dispose, chaque jour, de deux à sept as disponibles qui leur permettent de goûter à un peu de superflu.
Il fait ainsi partie de ceux qui, dans le Monde romain, reçoivent, manipulent et dépensent de la monnaie 57).
En garnison, assuré de manger à sa faim par les fournitures de l’intendance impériale, le soldat accède à un début de luxe alimentaire. Les fouilles récentes dans le camp de Mirebeau 58)
démontrent qu’il jouit d’une alimentation convenable, agrémentée de viandes (porc, bœuf, moutons, chèvres…), de fruits…(cf. Le camp de Mirebeau).
Il dispose de thermes, de spectacles dans l’amphithéâtre situé en dehors du camp, profite des canabae… vit dans un certain confort voir une certaine aisance.
Le légionnaire fait « partie d’une classe moyenne et ses revenus le rapprochent de l’élite des plébéiens » 59).
Son métier est bien le seul qui permette à un homme libre, dépourvu de biens et de qualification, de devenir quelqu’un en accédant à un statut privilégié, progressivement défini, celui de « veteranus ».
Réussir implique donc de survivre à ses commilitones , à ses compagnons d’armes dont la moitié n’arriveraient pas au bout de leurs vingt-cinq ou vingt-six années de service, pour recevoir la prime promise :
3000 deniers ! douze années de salaire d’un seul coup pour un légionnaire de Vespasien ou de Titus, dix années pour ceux de Domitien ! De quoi pouvoir profiter, vers ses quarante-cinq ans, d’une retraite bien méritée (ou rempiler, pourquoi pas ?).
A l’échelle d’une carrière militaire, les avantages sont nombreux et la militia peut se définir « comme une sorte de plan d’épargne avec versements de primes périodiques en cours de contrat et constitution d’un capital économique a terme échu, accru d’intérêts sous forme de prestige social »


Message Posté le: Mer 30 Sep - 17:08 (2015)
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Message Posté le: Mer 30 Sep - 17:08 (2015)
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